Sept samouraïs, un trône de sang, une forteresse cachée : trois films d’Akira Kurosawa ont suffi à redessiner la grammaire du cinéma d’action occidental entre 1954 et 1958. De George Lucas à Sergio Leone, les réalisateurs qui ont façonné Hollywood dans la seconde moitié du XXe siècle citent presque tous le même homme, né à Tokyo en 1910 et mort en 1998 après trente longs métrages.
Sommaire
- Six films pour découvrir Kurosawa dans l’ordre le plus lisible
- Rashomon (1950) : le film qui a ouvert le Japon au monde
- La Forteresse cachée a donné à Star Wars sa structure narrative
- De Yojimbo à Pour une poignée de dollars : la copie assumée de Leone
- Ran, Le Château de l’araignée : Shakespeare relu par le Japon féodal
- Ce que le cinéma occidental a réellement emprunté à Kurosawa
Six films pour découvrir Kurosawa dans l’ordre le plus lisible
Commencer par Rashomon (1950), enchaîner avec Les Sept Samouraïs (1954), puis Le Château de l’araignée (1957), La Forteresse cachée (1958), Yojimbo (1961) et Ran (1985) : cet ordre suit la chronologie sans imposer les trente films de la filmographie. Il couvre les trois registres du cinéaste (drame psychologique, film de samouraïs, adaptation littéraire) et permet de repérer les motifs récurrents d’un titre à l’autre.
| Film | Année | Durée | Genre principal | Influence occidentale directe |
|---|---|---|---|---|
| Rashomon | 1950 | 88 min | Drame | Structure narrative en points de vue multiples |
| Les Sept Samouraïs | 1954 | 207 min | Aventure / action | Les Sept Mercenaires (1960) |
| Le Château de l’araignée | 1957 | 110 min | Drame historique | Adaptations de Macbeth au cinéma |
| La Forteresse cachée | 1958 | 139 min | Aventure | Star Wars (1977) |
| Yojimbo | 1961 | 110 min | Action | Pour une poignée de dollars (1964) |
| Ran | 1985 | 162 min | Épopée / drame | Relecture du Roi Lear de Shakespeare |
Deux absents notables dans cette sélection courte : Vivre (1952), portrait d’un fonctionnaire mourant qui décide d’agir, et Dersou Ouzala (1975), tourné en Union soviétique. Les deux méritent un visionnage, mais ils appartiennent à un Kurosawa plus intimiste, moins central pour comprendre son empreinte sur le cinéma de genre occidental.
Voir aussi Hitchcock : les films incontournables et l’invention du suspense
Rashomon (1950) : le film qui a ouvert le Japon au monde
Avant Rashomon, le cinéma japonais circulait peu en dehors de l’Asie. Le Lion d’or obtenu à la Mostra de Venise en 1951 a changé la donne selon la fiche consacrée au cinéaste sur Wikipédia. Le film raconte un meurtre et un viol à travers quatre témoignages contradictoires, sans jamais trancher lequel dit vrai. Ce dispositif narratif, parfois appelé « effet Rashomon », est devenu un outil courant dans le thriller et le drame judiciaire : on le retrouve dans Usual Suspects (1995), dans Gone Girl (2014) ou, plus récemment, dans certaines séries à narrateur non fiable. Pour explorer ces récits à double lecture, l’analyse d’Usual Suspects et celle de Gone Girl publiées sur ce site détaillent le mécanisme.
Pourquoi ce prix vénitien compte-t-il autant ? Parce qu’il a ouvert un marché. Les studios japonais, Toho en tête, ont commencé à exporter leurs films vers l’Europe et les États-Unis dans les années qui ont suivi, créant un appel d’air pour Ozu, Mizoguchi et, plus tard, la Nouvelle Vague japonaise.
La Forteresse cachée a donné à Star Wars sa structure narrative
George Lucas l’a confirmé dans plusieurs entretiens publiés entre 1977 et 2001 : la trame de Star Wars : Un nouvel espoir s’inspire directement de La Forteresse cachée. Deux paysans couards escortent une princesse rebelle à travers un territoire ennemi, guidés par un général taciturne. Lucas a transposé les deux paysans en C-3PO et R2-D2, la princesse Yuki en Leia Organa, le général Makabe en Obi-Wan Kenobi. Le point de vue narratif adopté par les personnages les plus faibles du récit, ceux qui subissent l’aventure sans la comprendre, vient directement du film de 1958.
La filiation ne s’arrête pas à la structure. Le montage des scènes de poursuite, le recours aux volets latéraux (ces transitions où l’image glisse d’un côté à l’autre) et la partition entre scènes de dialogue statiques et séquences d’action très découpées : autant de choix formels que Lucas a repris presque tels quels.
De Yojimbo à Pour une poignée de dollars : la copie assumée de Leone
En 1964, Sergio Leone sort Pour une poignée de dollars avec Clint Eastwood. Le scénario reproduit plan par plan, ou presque, celui de Yojimbo : un étranger sans nom arrive dans une ville déchirée entre deux clans, les monte l’un contre l’autre et repart seul. Toho, la société de production de Kurosawa, a poursuivi Leone en justice et obtenu gain de cause. Leone a dû verser des droits et céder une part des recettes sur le territoire asiatique, selon les archives de la Cinémathèque française qui a documenté cette affaire lors de sa rétrospective Kurosawa.
Le western spaghetti tout entier doit quelque chose à cette transaction forcée. L’antihéros amoral, la violence sèche, le silence comme ressort dramatique : ces codes existaient dans le jidaigeki (film historique japonais) avant d’irriguer le western italien puis le cinéma d’action américain des années 1970.
L’influence a aussi touché des réalisateurs que l’on associe moins au Japon. Martin Scorsese a souvent cité Kurosawa comme référence pour la composition de ses scènes de violence, et Quentin Tarantino a repris dans Kill Bill le découpage en chapitres et les emprunts directs au cinéma de samouraïs.
Voir aussi Wes Anderson : symétrie, palettes et par où découvrir son cinéma
Ran, Le Château de l’araignée : Shakespeare relu par le Japon féodal
Le Château de l’araignée transpose Macbeth dans le Japon médiéval. Ran fait de même avec Le Roi Lear, en remplaçant les trois filles par trois fils. Ces deux adaptations figurent parmi les transpositions shakespeariennes les plus respectées par la critique anglophone, un paradoxe pour des films tournés en japonais et situés dans un univers culturel radicalement différent de l’Angleterre élisabéthaine.
Ran reste, en 1985, la production japonaise la plus coûteuse jamais réalisée à cette date. Kurosawa avait 75 ans. Le film a nécessité la construction intégrale d’un château sur les pentes du mont Fuji, incendié en une seule prise pour la scène de bataille centrale. Cette séquence, muette à l’exception de la musique de Tōru Takemitsu, a marqué des cinéastes aussi différents que Denis Villeneuve et Ridley Scott.
Ce que le cinéma occidental a réellement emprunté à Kurosawa
Trois apports techniques reviennent dans les analyses spécialisées. Le premier est l’utilisation du téléobjectif pour filmer l’action : en compressant la profondeur de champ, Kurosawa donnait aux scènes de bataille une densité visuelle que le cinéma hollywoodien de l’époque n’avait pas. Le deuxième est le montage par contraste météorologique, la pluie ou le vent servant de ponctuation narrative (la pluie battante des Sept Samouraïs a engendré des dizaines de scènes de combat sous l’orage dans le cinéma d’action). Le troisième est le recours au silence prolongé comme outil de tension, bien avant que des réalisateurs comme Alfred Hitchcock ne théorisent le suspense par le vide sonore dans leurs derniers films.
Faut-il pour autant réduire Kurosawa à son influence sur l’Occident ? La réponse tient en un mot : non. Son cinéma contemporain (Vivre, Entre le ciel et l’enfer, Les salauds dorment en paix) n’a presque pas été copié et constitue pourtant une part majeure de son œuvre. Selon France Info, Kurosawa lui-même regrettait que le public occidental ne connaisse de lui que « les films avec des sabres ».
Pour prolonger cette exploration des grands auteurs, le dossier consacré à Miyazaki et le studio Ghibli montre comment un autre cinéaste japonais a marqué l’animation mondiale, tandis que la sélection de plateformes de streaming orientées patrimoine permet de localiser les copies restaurées de plusieurs films de Kurosawa disponibles en France.
Questions fréquentes
Quel est le chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa ?
Les Sept Samouraïs (1954) arrive en tête de la plupart des classements critiques, notamment celui du British Film Institute. Rashomon (1950) et Ran (1985) le suivent de près selon les listes. Le choix dépend du critère retenu : influence historique, maîtrise formelle ou puissance émotionnelle.
Quels sont les meilleurs films d’Akira Kurosawa ?
Six titres concentrent l’essentiel de sa reconnaissance internationale : Rashomon, Les Sept Samouraïs, Le Château de l’araignée, La Forteresse cachée, Yojimbo et Ran. S’y ajoutent Vivre, Dersou Ouzala et Entre le ciel et l’enfer pour couvrir ses registres non guerriers.
Quel film de Kurosawa a inspiré Star Wars ?
La Forteresse cachée (1958). George Lucas a repris la structure narrative du film, le point de vue des deux personnages les plus faibles et plusieurs choix de mise en scène, notamment les volets de transition entre les séquences.
Quels films ont influencé la société ?
Au-delà du divertissement, Rashomon a modifié la perception occidentale du cinéma asiatique en ouvrant les festivals européens aux productions japonaises dès 1951. Les Sept Samouraïs a popularisé le récit de groupe soudé par une mission, un schéma repris dans des centaines de films d’action et de science-fiction.
Julien Marceau suit le cinéma depuis vingt ans, d'abord en salle obscure puis en salle de montage. Formé à la critique dans les revues indépendantes, il a couvert une quinzaine d'éditions de festivals, de Gérardmer à Cannes, et signe pour Versus Mag des décryptages, des portraits de cinéastes et des guides de visionnage. Il défend une idée simple : un film se raconte mieux quand on explique comment il a été fabriqué.
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